Dr. Moatassime – Médecin Généraliste
33 ans d’expérience à Fleury-les-Aubrais (45) • RPPS 10002078391
Urgences Psychiatriques : Pièges Diagnostiques
Quand la crise d’angoisse cache un infarctus, quand l’agitation révèle une méningite, quand le délire signe une torsion testiculaire
URGENCE PSYCHIATRIQUE OU ORGANIQUE ?
• Une méningite ou encéphalite
• Une torsion testiculaire ou annexielle
• Une grossesse extra-utérine rompue
• Une embolie pulmonaire
“Derrière chaque trouble psychiatrique aigu, cherchez d’abord une cause organique”
La présentation psychiatrique est un leurre fréquent pour des pathologies organiques graves. Le diagnostic erroné de “crise d’angoisse” ou “trouble psychotique” peut retarder le traitement d’une urgence vitale.
Sommaire du Guide
Consultation pour symptômes psychiatriques aigus
Premier épisode d’anxiété, agitation, idées délirantes – Bilan organique et psychiatrique
Réponse sous 24-48 heures • Consultation psychiatrie avec bilan organique
1. Le Piège Diagnostique : Psychiatrique vs Organique
La règle d’or : Tout premier épisode psychiatrique = bilan organique complet
Arbre décisionnel : Premier épisode psychiatrique aigu
SIGNES D’ALARME EN FAVEUR D’UNE CAUSE ORGANIQUE :
- Début brutal (heures/jours) sans facteur déclenchant psychologique
- Âge > 40 ans pour un premier épisode psychotique
- Présence de fièvre ou signes infectieux
- Signes neurologiques focaux (paralysie, trouble de la parole)
- Confusion, désorientation (trouble de la conscience)
- Antécédents médicaux (cancer, VIH, maladie auto-immune)
- Absence d’antécédents psychiatriques familiaux
2. Urgences Cardiologiques Masquées
Quand l’infarctus ou l’embolie se présentent comme une crise d’angoisse
• Présentation : “crise d’angoisse” avec sensation de mort imminente
• Symptômes : Agitation, panique, nausées, sueurs
• Particularité : Parfois AUCUNE douleur thoracique
• Terrain : Diabétique, femme, personne âgée
• Diagnostic : ECG + Troponine systématiques
• Présentation : Attaque de panique avec dyspnée
• Symptômes : Agitation, peur de mourir, sensation d’étouffement
• Particularité : Facteurs de risque (alitement, contraception, cancer)
• Diagnostic : D-Dimères + Scanner thoracique
RÈGLE ABSOLUE :
Toute première “crise d’angoisse” avec sensation de mort imminente chez une personne de plus de 40 ans = bilan cardiaque en urgence (ECG, troponine).
| Crise d’angoisse typique | Infarctus masqué | Embolie pulmonaire |
|---|---|---|
| Jeune, antécédents anxieux | Âge > 40 ans, facteurs CV | Facteurs de risque thrombotique |
| Déclenché par stress | Apparaît au repos | Apparaît brutalement |
| Durée < 30 min | Persiste > 30 min | Persiste et s’aggrave |
| ECG normal | ECG anormal | Fréquence cardiaque > 100 |
3. Urgences Gynécologiques et Urologiques
Douleurs pelviennes interprétées à tort comme crise d’angoisse ou agitation
GROSSESSE EXTRA-UTÉRINE ROMPUE :
Présentation : Femme en âge de procréer, agitation, anxiété, pâleur, sueurs.
Symptômes : Douleur pelvienne unilatérale + métrorragies + retard de règles.
Piège : Interprétation comme “crise d’angoisse” alors que c’est un choc hémorragique débutant.
Diagnostic : β-HCG urgente + échographie pelvienne.
• Présentation : Agitation extrême, impossible de rester en place
• Symptômes : Douleur atroce unilatérale, nausées, pâleur
• Particularité : Patient se tord de douleur ≠ agitation psychiatrique
• Diagnostic urgent : Échographie doppler
• Délai critique : 6 heures maximum avant nécrose
RÈGLES SYSTÉMATIQUES :
- Toute femme en âge de procréer : β-HCG systématique
- Toute douleur testiculaire/ovarienne aiguë : Échographie en urgence
- Toute agitation avec douleur pelvienne : Examen gynécologique/urologique
- Ne jamais sédater sans diagnostic : Risque de masquer la douleur
4. Urgences Neurologiques et Infectieuses
Quand le délire ou l’agitation cachent une méningite, encéphalite ou AVC
• Présentation : Délire aigu, confusion, agitation
• Symptômes : Fièvre, céphalées, photophobie, raideur de nuque
• Particularité : Purpura (taches qui ne s’effacent pas)
• Diagnostic : Ponction lombaire urgente
• Traitement : Antibiotiques IV immédiats
• Présentation : Confusion aiguë, désorientation, agitation
• Localisation : Lobe temporal (HSV), lobe frontal
• Particularité : Début brutal, signes neurologiques focaux
• Diagnostic : Scanner/IRM cérébrale en urgence
• Piège : Interprété comme trouble psychotique aigu
TRIADE INFECTIEUSE ABSOLUE :
Délire aigu + Fièvre + Céphalées = Méningite/Encéphalite jusqu’à preuve du contraire
Ne jamais administrer de neuroleptiques sans avoir éliminé une cause infectieuse.
ENCÉPHALITE À HERPÈS (HSV) :
Urgence neurologique absolue. Présentation psychiatrique fréquente : troubles du comportement, désinhibition, idées délirantes. Diagnostic : IRM cérébrale + PCR HSV dans le LCR. Traitement : Aciclovir IV haute dose. Mortalité 70% sans traitement.
5. Urgences Endocriniennes et Métaboliques
Dérèglements biologiques mimant des troubles psychiatriques
| Désordre | Présentation psychiatrique | Signes associés | Diagnostic |
|---|---|---|---|
| Hypoglycémie sévère | Agitation, confusion, comportement étrange | Sueurs, tremblements, pâleur | Glycémie capillaire immédiate |
| Hyperthyroïdie aiguë | Anxiété, agitation, insomnie, psychose | Tachycardie, amaigrissement, tremblements | TSH, T4 libre |
| Crise d’addison | Apathie, confusion, dépression aiguë | Hypotension, hyperpigmentation | Natrémie, kaliémie, cortisol |
| Hyponatrémie sévère | Confusion, crises d’épilepsie, coma | Nausées, céphalées, faiblesse | Natrémie < 125 mmol/L |
| Encéphalopathie hépatique | Confusion, fluctuation, asterixis | Ictère, ascite, foie dur | Ammoniémie, bilan hépatique |
INTOXICATIONS ET SEVRAGES :
- Intoxication aux amphétamines/cocaïne : Psychose paranoïde, agitation
- Sevrage alcoolique : Délirium tremens (agitation, hallucinations, tremblements)
- Sevrage benzodiazépines : Anxiété extrême, crises d’épilepsie
- Intoxication aux anticholinergiques : Délire, agitation, mydriase, peau sèche
- Syndrome sérotoninergique : Agitation, confusion, myoclonies, hyperthermie
6. Véritables Urgences Psychiatriques
Après élimination des causes organiques : les urgences psychiatriques pures
RISQUE SUICIDAIRE ÉLEVÉ :
Critères d’hospitalisation : Plan suicidaire concret, moyens disponibles, antécédents de tentative, isolement social, désespoir.
Échelle de risque : SAD PERSONS (Sexe masculin, Âge, Dépression, etc.)
Conduite : Hospitalisation sous contrainte si nécessaire (SPI).
• Stupeur, mutisme, négativisme, maintien de postures
• Épreuve de l’oreiller : tête reste levée quand on soulève l’oreiller
• Risque vital : déshydratation, complications thromboemboliques
• Test thérapeutique : lorazépam IV (amélioration en 30 min)
• Traitement : Benzodiazépines, ECT en cas d’échec
AUTRES URGENCES PSYCHIATRIQUES :
- Manie aiguë : Dépenses inconsidérées, insomnie, mégalomanie, risque judiciaire
- Psychose aiguë : Idées délirantes, hallucinations, désorganisation, risque d’agression
- Anorexie mentale sévère : IMC < 13, troubles ioniques, risque de mort subite
- Trouble panique avec agoraphobie sévère : Impossible de quitter le domicile
- État de stress post-traumatique aigu : Dissociation, conduites à risque
CRITÈRES D’HOSPITALISATION :
- Dangerosité pour soi ou pour autrui
- Incapacité à pourvoir à ses besoins (alimentation, hygiène)
- Trouble sévère du jugement/de la réalité
- Absence de soutien familial/social
- Nécessité d’un traitement sous surveillance
7. Bilan Organique Systématique
Le bilan minimum devant tout premier épisode psychiatrique
BIOLOGIE DE PREMIÈRE INTENTION :
- NFS, CRP : Infection ? Inflammation ?
- Ionogramme sanguin : Natrémie, kaliémie, calcémie
- Glycémie : Hypo/hyperglycémie ?
- Créatinine, urée : Insuffisance rénale ?
- TSH, T4 libre : Dysthyroïdie ?
- Bilan hépatique : Encéphalopathie ?
- Troponine, D-Dimères si contexte
- β-HCG chez toute femme en âge de procréer
- Toxicologie urinaire : Intoxication ?
- Ammoniémie si suspicion hépatique
IMAGERIE ET EXAMENS SPÉCIALISÉS :
- Scanner cérébral : Hémorragie, tumeur, AVC
- IRM cérébrale si scanner normal et forte suspicion
- EEG : Épilepsie temporale, encéphalopathie
- Ponction lombaire si fièvre ou signes méningés
- Échographie abdominale/pelvienne si douleurs
- Radiographie thoracique si signes respiratoires
- ECG systématique chez > 40 ans ou facteurs CV
CHECK-LIST DIAGNOSTIQUE :
- Antécédents : Médicaux, chirurgicaux, psychiatriques familiaux
- Traitements : Liste complète, interactions possibles
- Examen physique complet : Neurologique, cardiaque, abdominal
- État de conscience : Score de Glasgow, orientation
- Recherche de fièvre : Température, frissons
- Signes de localisation : Neurologiques focaux ?
- Douleurs : Thoracique, abdominale, céphalées ?
- Contexte : Voyage récent, contage, facteurs de risque
• Diagnostiquer un trouble psychiatrique sans bilan organique
• Administrer des neuroleptiques à un patient fébrile
• Négliger une céphalée ou une douleur abdominale
• Oublier la β-HCG chez une femme en âge de procréer
• Attribuer des symptômes à l’âge ou à la démence sans bilan
Cas Cliniques Réels
Pièges diagnostiques évités de justesse
Cas n°1 – Femme de 35 ans :
“Urgences pour ‘crise d’angoisse’ : agitation, sensation de mort imminente. Diagnostic initial : trouble panique. Bilan : β-HCG positive, échographie : grossesse extra-utérine rompue. Hémopéritoine 500 ml. Chirurgie en urgence. Sauvetage par le bilan systématique.”
Cas n°2 – Homme de 42 ans :
“Délire aigu, agitation, ‘psychose’. Diagnostic initial : trouble psychotique. Fièvre à 38,5°C négligée. Bilan : ponction lombaire : méningite à pneumocoque. Antibiotiques avec retard de 6h. Séquelles neurologiques.”
Cas n°3 – Adolescent de 17 ans :
“Agitation extrême, douleur testiculaire. Diagnostic initial : ‘crise d’adolescence’. Échographie : torsion testiculaire. Délai 8h. Orchidectomie nécessaire. Perte du testicule par retard diagnostic.”
Cas n°4 – Femme de 58 ans, diabétique :
“Confusion, comportement étrange. Diagnostic initial : ‘début de démence’. Glycémie capillaire : 0,30 g/L. Hypoglycémie sévère. Glucosé IV : récupération complète en 10 minutes.”
⚠️ Un trouble psychiatrique est un diagnostic d’exclusion
Éliminez d’abord les urgences organiques potentiellement mortelles
CARDIAQUE
ECG + Tropo
Première crise d’angoisse > 40 ans
GROSSESSE
β-HCG
Toute femme en âge de procréer
INFECTION
NFS + CRP
Fièvre + délire = ponction lombaire
Informations Médicales Approfondies sur les Urgences Psychiatriques
Épidémiologie : Environ 10-20% des patients se présentant aux urgences pour des symptômes psychiatriques ont une cause organique sous-jacente. Les causes organiques sont particulièrement fréquentes dans les premiers épisodes psychiatriques (jusqu’à 50% selon certaines études). Les erreurs de diagnostic les plus fréquentes concernent : l’infarctus du myocarde (surtout inférieur), l’embolie pulmonaire, les méningites/encéphalites, les désordres métaboliques (hypoglycémie, hyponatrémie), et les urgences gynécologiques (GEU).
Physiopathologie des présentations psychiatriques organiques : Plusieurs mécanismes : hypoxie cérébrale (infarctus, embolie), inflammation cérébrale (méningite, encéphalite), déséquilibres neurotransmetteurs (désordres métaboliques, endocriniens), douleur extrême (torsion, GEU) induisant une réponse neurovégétative mimant l’anxiété. Le cerveau, quel que soit le niveau d’éducation ou le statut social, réagit de manière stéréotypée à l’agression organique.
Grilles d’évaluation systématique :
- Score SAD PERSONS pour le risque suicidaire : Sexe masculin, Âge, Dépression, Antécédent suicidaire, Éthanol, Raisonnement perturbé, Soutien social défaillant, Plan organisé, Absence de conjoint, Maladie somatique
- Échelle de confusion (CAM) : Début aigu, fluctuation, inattention, pensée désorganisée, altération de la conscience
- Bush-Francis Catatonia Rating Scale : Évaluation standardisée de la catatonie
- PANSS (Positive and Negative Syndrome Scale) : Évaluation des psychoses
Protocoles de prise en charge aux urgences :
- Évaluation de la dangerosité : Pour soi, pour autrui, des autres pour le patient
- Bilan organique minimal systématique : NFS, CRP, ionogramme, glycémie, TSH, β-HCG, ECG, examen neurologique
- Traitement symptomatique : Sédation si agitation dangereuse, réhydratation, correction des désordres métaboliques
- Orientation : Hospitalisation en psychiatrie si cause psychiatrique pure, en médecine si cause organique, en unité de soins intensifs psychiatriques si risque élevé
Législation et éthique : En France, l’hospitalisation sans consentement (HSC) est régie par la loi du 5 juillet 2011. Deux modes : à la demande d’un tiers (HDT) ou en péril imminent (HPI). Les soins sous contrainte doivent être proportionnés, réévalués régulièrement, et faire l’objet d’un contrôle systématique par le juge des libertés et de la détention.
Collaboration interdisciplinaire : La prise en charge optimale des urgences psychiatriques implique une collaboration étroite entre urgentistes, psychiatres, internistes, neurologues et biologistes. Les unités d’urgences psychiatriques (UUP) permettent une évaluation simultanée psychiatrique et somatique. La télépsychiatrie émerge comme outil complémentaire, notamment en zones sous-dotées.
Prévention des erreurs : Les check-lists diagnostiques, les protocoles écrits, la formation continue des équipes, et la culture de la remise en question systématique (“Et si ce n’était pas psychiatrique ?”) sont les meilleures garanties contre les erreurs de diagnostic. La communication avec la famille et les médecins traitants est cruciale pour recueillir les antécédents et le contexte.
Message clé : Le diagnostic de trouble psychiatrique est un diagnostic d’exclusion. Devant tout premier épisode psychiatrique, toute présentation atypique, tout signe d’alarme (fièvre, douleur, confusion), un bilan organique complet est impératif. Le coût d’une erreur de diagnostic peut être la mort ou des séquelles graves. La règle d’or : “Quand vous entendez des sabots, pensez aux chevaux, mais n’oubliez pas les zèbres” – surtout quand le patient se présente avec des symptômes psychiatriques.
